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Gerd Langguth

 

Les élections au Bundestag allemand et l’Union européenne

Exposé du 3 décembre 1998, à Bruxelles

 

 

Le raz-de-marée politique en Allemagne a exposé de manière dramatique ce que la domination de l’ex-chancelier fédéral Helmut Kohl avait masqué jusque là, à savoir que des chefs de gouvernement sociaux-démocrates et socialistes déterminent aussi la politique dans presque tous les autres Etats membres de l’UE – toutefois rarement comme seuls partis au pouvoir. Pour le moment, onze des quinze chefs de gouvernement appartiennent à la gauche et l’actuel président du Conseil italien est même un ancien communiste. Seuls la Belgique, le Luxembourg, l’Irlande et l’Espagne ont encore des chefs de gouvernement chrétiens-démocrates ou conservateurs. Dès à présent, neuf des vingt commissaires européens appartiennent à un parti social-démocrate ou socialiste. Quelque neuf ans après la chute du Rideau de Fer, l’Europe devient-elle «socialiste»? En 1977, Mitterand, alors secrétaire général du parti socialiste français, avait revendiqué que l’Europe ne pourrait pas du tout se réaliser si elle n’était pas socialiste1. Willy Brandt s’est lui aussi exprimé de manière similaire. Cette vision – qui signifie que «socialisme» et «Europe» sont considérés comme identiques – devient-elle aujourd’hui une réalité?

Il y a encore une vingtaine d’années, le sociologue et ex-commissaire
européen Ralf Dahrendorf avait cependant entonné le «chant funèbre»
du «siècle social-démocrate»2. Il a écrit cela il n’y a même pas vingt ans, après l’avènement de Margaret Thatcher au poste de Premier ministre britannique, en 1979, et après l’élection d’Helmut Kohl au poste de
chancelier fédéral allemand, en 1982. Cette déclaration de Dahrendorf est-elle une nouvelle preuve des défaillances des pronostics des sciences
sociales3? Et même le social-démocrate Peter Glotz a encore constaté en août 1996: «Il ne fait aucun doute qu’un discours anti-social-démocrate règne dans une série de sociétés d’Europe occidentale…»4. Les temps ont si bien changé que les élections au Bundestag de 1998, en Allemagne, ont aussi sensiblement modifié les données au sein de l’UE. Il importe donc de poser les questions suivantes:

– Le résultat des élections allemandes peut-il juste être un «accident» exceptionnel des chrétiens-démocrates, ou se dessine-t-il une tendance générale qui reflète des développements similaires dans d’autres Etats membres – à l’instar de l’exemple allemand?

– Quelles sont les questions importantes de politique intérieure et extérieure de l’Allemagne qui auront un rayonnement correspondant au niveau de la politique européenne? Que reste-t-il de la politique européenne de Kohl? Et quels changements les résultats des élections allemandes vont-ils impliquer pour la politique de l’Union européenne? Et, enfin,

– L’Europe va-t-elle devenir «socialiste» et quelles sont les contre-stratégies qui s’offrent aux partis du centre, notamment aux chrétiens-démocrates d’Allemagne?

La réunion de onze ministres des Finances sociaux-démocrates et socialistes et des porte-parole aux finances du Parti des Socialistes européens (PSE), le 22 novembre 1998, à Bruxelles, montre à quel point les paramètres de l’UE ont changé. Les participants à cette réunion ont, en effet publié un document commun en préparation au Conseil Ecofin et ils se sont décrits dans un communiqué de presse comme «le groupe PSE-Ecofin»5 et ils ont ainsi clairement révélé qu’ils voulaient utiliser leur majorité au Conseil – néanmoins, même un tel document n’a pas pu empêcher Schröder et Blair de déjà se lancer dans une «querelle fiscale» quelques jours plus tard, querelle qui a pu être résolue, toutefois non sans mal. Ce ne sont plus les réunions des présidents des partis chrétiens-démocrates qui semblent importantes actuellement, mais plutôt celles de la gauche européenne.

 

Les élections allemandes n’ont été ni un «accident»,
ni le début d’un «siècle social-démocrate»

Il importe tout d’abord de souligner que l’étranger s’est étonné de l’absence d’excitation, de la normalité du changement politique en Allemagne. Le «Süddeutsche Zeitung» a noté à cet égard que le changement de majorité «n’est pas arrivé comme l’orage et ses éclairs; il est arrivé comme un promeneur par une douce journée d’octobre: avec un naturel qu’on ne peut qu’espérer pour une démocratie. Ce changement de majorité est donc un événement historique pour tous, car il laisse à peine transparaître son caractère historique. Pour la première fois dans l’histoire de la République fédérale, ce qui est naturel, est naturel»6.

Le véritable drame de ce résultat «naturel» des élections allemandes réside dans le fait que onze des seize ministres-présidents des Länder fédérés allemands sont désormais des sociaux-démocrates, que presque tous les postes publics importants (chancelier fédéral, président du Bundestag, président du Bundesrat, présidente de la Cour constitutionnelle fédérale) sont occupés par des sociaux-démocrates et que ce sera vraisemblablement aussi un social-démocrate qui succédera au Président fédéral Roman Herzog en mai 1999. Certains demandent donc également avec inquiétude si le renouveau s’effectue maintenant dans une «République de Berlin» de gauche.

Il n’est pas opportun d’analyser ici les élections en détail. Toutefois, Gerhard Schröder n’est pas devenu chancelier parce qu’il a promis une république allemande de gauche mais parce qu’il a su admirablement comment se réserver l’exclusivité du concept du centre politique («nouveau centre»), grâce aux techniques de communication, et qu’il a promis
peu de changements politiques («on ne fait pas tout différemment
mais nettement mieux») mais, en revanche, de nouveaux visages. Il a suggéré l’harmonie qu’une «grande coalition» pourrait apporter et il est
en même temps resté si vague dans ses déclarations qu’il est parvenu
à esquiver de grandes questions de fond sujettes à controverse. Il n’y
avait encore jamais eu de campagne électorale aussi «apolitique» en Allemagne; le programme politique a effectivement été relégué au second plan et la présentation médiatique des principaux candidats a été nettement mise en avant. Ce qui se retenait facilement – et pas
seulement pour les plus jeunes –, c’était encore et toujours sa remarque selon laquelle seize ans de responsabilité politique d’un même chancelier suffisaient à eux seuls à justifier le changement («Merci Helmut, 16 ans,
ça suffit»7) – et le fait que l’ancienne majorité ne soit plus parvenue à vraiment rendre plausibles, aux yeux de la population, les raisons pour lesquelles elle voulait se présenter pour les quatre années suivantes, c’est-à-dire quels étaient ses objectifs d’avenir. Si l’unification allemande de 1989/1990 n’était pas intervenue, la fin de l’ancienne coalition serait peut-être déjà arrivée beaucoup plus tôt. Dans des situations de bouleversements dramatiques – et les Allemands ne sont pas les seuls à être en «quête de certitudes»8 –, un exécutif dynamique qui a la capacité d’agir a toujours des avantages vis-à-vis de l’opposition. Dans toute société démocratique, il semble du reste que la tendance soit au vote contre «l’establishment» après un certain temps.

Il ne faudrait nullement minimiser ici l’ampleur de l’échec électoral de la CDU/CSU (à l’échelle fédérale, 35,1%, soit une perte de 6,4%, et, pour le SPD, dépassement de la barre des 40%, avec un score de 40,9%), mais les tendances laissaient déjà prévoir un net échec depuis longtemps. La CDU/CSU avait perdu un Land fédéré après l’autre et, au vu des sondages, il était devenu évident, du moins pour les initiés, qu’il ne serait plus possible d’inverser cette tendance – comme à l’époque du duel Kohl-Scharping. A force de souligner la nécessité d’un changement, ce qui profite en principe à toute démocratie, le débat de fond a fini par être relégué au second plan – d’autant plus que la CDU/CSU avait même parfaitement réussi, au cours des derniers mois de la campagne électorale, à démystifier les compétences réelles de l’adversaire de Kohl. En d’autres termes, le légendaire Churchill déjà avait dû avait déjà dû faire l’expérience du fait que la gratitude n’est pas le souci premier de l’électeur – il en va de même pour le socialiste González en Espagne10. Précisément dans notre monde médiatisé, le facteur d’usure temporelle pourrait même généralement agir plus rapidement. A un moment ou l’autre, «l’establishment» a fait son temps dans la conscience du public – qu’il soit «de gauche» ou «de droite».

Les élections pour le Landtag bavarois, deux semaines avant les élections pour le Bundestag, ont également démontré sans équivoque que les Allemands ne voulaient de toute façon pas d’une Allemagne/Europe simplement «sociale-démocrate» ou «socialiste». Les électeurs bavarois ont, en effet, consciemment voulu la continuité. Dans ce Land, il a néanmoins été possible de concilier la continuité et la modernité (pour décrire ce phénomène, certains ont formé le double concept de «portable et culotte de peau»). Dans un paysage électoral bouleversé, où les électeurs fidèles deviennent partout proportionnellement moins nombreux, le comportement de vote est plus flexible, plus imprévisible. Cette tendance se renforce aussi du fait que les «milieux» toujours influents en Allemagne ont précisément de moins en moins d’influence sur les électeurs des deux partis populaires. Plus le nombre d’électeurs fidèles ayant une vision claire du monde diminue, plus les partis populaires doivent, plus que tout autre, s’efforcer d’attirer de nouveaux électeurs avec un programme aussi vaste que possible. Mais il devient plus difficile que jamais de savoir «ce qu’est la gauche d’aujourd’hui» ou «ce qu’est la droite d’aujourd’hui» – pour reprendre une question posée dans un feuilleton célèbre paru dans les pages culturelles du journal «Frankfurter Allgemeine Zeitung». Selon les constatations d’Anthony Giddens11, la puissance créatrice de la politique se réduit et les idéologies se sont vidées de tout sens. Ce jugement de Giddens correspond à un avis largement répandu, également dans la population allemande, à savoir que la plupart des partis se seraient dérobés aux paramètres de leur fondement idéologique. Il s’ensuit – précisément depuis la fin du conflit Est-Ouest – que tous les partis populaires éprouvent des difficultés à transmettre un message précis aux électeurs avec leur programme. Et c’est ce qui a été le problème décisif de la CDU/CSU sur le plan du fond. Les grandes controverses visibles pour l’électeur faisaient effectivement défaut; il n’est plus possible d’attribuer des notions telles que «progrès» ou «modernisation» à un seul camp politique. Pour ne citer qu’un exemple de la campagne électorale, le responsable de la culture, Michael Naumann, a plaidé pour la reconstruction du château des Hohenzollern à Berlin et non pour la construction du monument à l’holocauste dans la forme primée , ce qui donne presque l’impression que la politique culturelle de l’ancienne majorité fédérale était presque progressiste.

En outre, on a maintes fois prétendu que la fin de l’ère sociale-démocrate découlait de l’érosion de la base classique des partisans de la social-démocratie, le monde ouvrier – phénomène général des sociétés industrielles modernes, dans lesquelles la place des services se renforce énormément. Pendant longtemps, la social-démocratie a réagi à cette évolution comme si elle était paralysée – d’un coté les sociaux-démocrates traditionnels, surtout en alliance avec les syndicats, et de l’autre part les rénovateurs. La victoire électorale en Allemagne ne s’explique cependant pas par un renouvellement du programme mais plutôt par la tentative de résoudre toutes les divergences politiques par des formulations intégratives. Les sociaux-démocrates ont ainsi profité du fait qu’ils ont placé la dynamique de changement d’une société moderne sous le signe de la mondialisation, en faisant un mauvais augure, tout en y ajoutant l’image de l’ennemi «néolibéral», et ils ont ainsi réagi aux craintes («conservatrices») d’une partie de la société face au changement.

D’une manière générale, l’analyse des résultats électoraux ne peut pas omettre le fait que le paysage politique allemand a changé radicalement au cours des dernières décennies: en Mecklembourg-Poméranie occidentale, la poignée de main rouge-rouge équivaut ainsi – comme le gouvernement «toléré» par le PDS en Saxe-Anhalt, faisant figure de préliminaire – à une impulsion qu’il ne faudrait pas sous-estimer, car l’aspect présentable du parti issu du SED, le PDS12, permet à la coalition avec les successeurs des anciens dirigeants de la R.D.A. d’accéder à la normalité, ce qui à terme, peut et devrait créer en Allemagne, une majorité structurellement «de gauche». Si le PDS est jusqu’ici resté un parti est-allemand, le parti des Verts est nettement «ouest-allemand». 19 ans après la fondation des Verts à l’échelle fédérale, ce parti issu d’un «mouvement»13  est parvenu à accéder aux responsabilités gouvernementales. Ceci contredit ainsi la théorie de certains selon laquelle l’existence des Verts empêcherait une gauche divisée d’obtenir des majorités en Allemagne. La gauche allemande regroupe donc trois partis: le SPD, le PDS et les Verts – malgré leur tradition écologiste, ces derniers restent actuellement un parti essentiellement de «gauche». Le modèle des trois groupes au Bundestag allemand, autrefois classique en Allemagne occidentale, s’est transformé en une situation plus confuse à cinq groupes.

Le bilan de ce qui précède est qu’il est aujourd’hui prématuré de s’ouvrir à bon nombre de spéculations de la presse selon lesquelles le gouvernement qui vient d’être élu resterait plus de quatre ans au pouvoir. Par le passé, on pouvait être porté à croire un fait établi par les sciences politiques, à savoir que l’effet de rejet de l’électeur à l’égard d’un gouvernement apparaissant comme usé représentait un élément plus déterminant pour le choix de l’électeur que la décision «positive» en faveur d’un nouveau gouvernement. Si ce fait s’appliquait également à l’avenir, la survie de la coalition gouvernementale actuelle en Allemagne dépendrait avant tout de ses performances. Quelle que soit la conviction politique sous l’angle de laquelle on considère le gouvernement issu des dernières élections, son démarrage s’est accompagné de carences d’une diversité surprenante sur le plan pratique. Il faut certes reconnaître qu’un nouveau gouvernement a besoin de temps pour créer les structures opérationnelles nécessaires – quoique trois anciens ministres-présidents fassent partie du cabinet fédéral –, mais le démarrage s’est déroulé dans la précipitation et a été marqué par un manque de coordination dans tous les départements. A cela s’ajoute le fait que chaque gouvernement de coalition dispose de points de rupture théoriques et que le conflit entre modernisateurs (Hombach) et traditionalistes (Lafontaine) au sein de la social-démocratie crée un handicap supplémentaire, alors qu’il n’est toujours pas possible de déterminer dans quelle mesure le nouveau chancelier fédéral est davantage pragmatique que modérateur et quelle influence il exerce vraiment sur les questions de fond. De même, selon toute probabilité, le gouvernement fédéral actuel va tenir bon pendant toute la législature, quelles que soient les divisions internes; l’option théoriquement envisageable d’une coalition SPD-FDP semble donc également fort peu probable aujourd’hui.

Un coup d’œil sur le paysage politique des autres Etats membres de l’UE (notamment de la Scandinavie, de la France, du Portugal ou de quelques Etats candidats à l’adhésion) montre, en outre, que l’alternance y est nettement plus «normale» qu’en Allemagne. De même, il est indéniable que les victoires électorales des partis chrétiens-démocrates et des conservateurs sont actuellement rares – à l’échelle mondiale. Mais les alliances actuelles de gauche sont, elles aussi, loin de représenter des formations monolithiques dans les différents Etats membres de l’UE. Les trois pays du Benelux ont ainsi des coalitions de centre-gauche qui nese distinguent cependant pas considérablement en matière de politique économique et sociale. Et il s’agit de coalitions dans la plupart des Etats membres de l’UE.

 

Quels sont les changements de fond de la politique allemande qui influencent l’Union européenne ?
Premier bilan provisoire de la nouvelle politique européenne
de l’Allemagne:

Selon un article paru dans le «Neue Zürcher Zeitung», le 27 octobre 1998, rien n’indique jusqu’ici «que la continuité de la politique extérieure allemande se perd. La participation aux alliances occidentales et l’unité européenne sont des éléments que les partis populaires ne remettent pas en question. L’inertie du système allemand a ses avantages. Une Allemagne qui change autrement que par petits pas ne peut être dans l’intérêt de personne»14. Toutefois, des changements s’amorcent déjà dans la politique européenne de l’Allemagne, ainsi que dans sa politique extérieure. Le politologue Karl-Rudolf Korte parle quant à lui d’un «changement thématique de la politique extérieure» et il écrit: «Les manifestations de continuité des premiers jours sont cependant trompeuses et ne sont que des épiphénomènes»15. Dans l’ensemble, les changements qui apparaissent déjà dans la politique européenne laissent songeur:

Primo, sans conviction, sans vision, il ne peut pas non plus y avoir de stratégie européenne en Allemagne. Dès à présent, il apparaît que les rênes du pouvoir sont passées entre les mains d’une génération qui a peu ou pas connu l’effet séparateur des délimitations frontalières (à l’exception peut-être du Sarrois Lafontaine) et qui a moins à coeur la politique européenne. Le «Neue Zürcher Zeitung» a d’ailleurs qualifié la première visite du nouveau chancelier fédéral allemand à la Commission européenne, à Bruxelles, de «dépourvue de vision»16. Lorsqu’on analyse le discours que le chancelier fédéral a prononcé lors du premier débat de sa législature consacré à la politique européenne, le 10 décembre 1998, la veille du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE qui tenait à Vienne, on constate à quel point le nouveau gouvernement fédéral risque précisément de s’abandonner à des penchants populistes en rapport avec la position de contributeur net de l’Allemagne et d’ainsi démontrer au gouvernement précédent qu’il n’a pas suffisamment bien représenté les intérêts allemands. Au cours du débat, il a notamment fait référence au Sommet européen d’Edimbourg, lors duquel les participants avaient adopté, outre des mesures de soutien aux nouveaux Länder fédérés, un cadre financier que l’opposition d’alors avait, elle aussi, approuvé à un large consensus. On ne peut écarter le risque d’éclatement du consensus interne de l’Allemagne en matière de politique européenne de l’Allemagne – avec des répercussions possibles jusqu’au sein même de la CSU17. Schröder parle sans complexes des «intérêts nationaux allemands» qu’il faut défendre, suggérant sans cesse que le gouvernement sortant n’aurait pas fait suffisamment à cet égard, que Kohl et Waigel se seraient même «fait arnaquer» par le socialiste Jacques Delors, président de la Commission pendant des années, (sans toutefois le citer nommément) lors de décisions à implications financières prises à Edimbourg18.

Secundo, en exigeant, dans l’accord de coalition, l’abandon de la première frappe nucléaire de l’Organisation de défense de l’Atlantique Nord (OTAN), le nouveau gouvernement s’est isolé par rapport aux autres pays de l’OTAN qui sont aussi membres de l’UE, d’autant plus que le ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer, a exprimé cette position sans l’approbation des partenaires de la coalition et qu’il a fallu péniblement chercher un compromis. La remarque du ministre d’Etat attaché au ministère des Affaires étrangères, Ludger Volmer, selon laquelle l’Allemagne n’aurait plus besoin d’une «armée permanente»19, a éveillé une nouvelle incertitude concernant la fidélité de l’Allemagne à ses alliances. Le fait que la France et le Royaume-Uni aient précisément convenu de renforcer une identité européenne de défense, début décembre 1998, lors de leur rencontre au sommet à Saint-Malo, en France, et que l’Allemagne ait été exclue de cette importante initiative de politique de sécurité, démontre l’isolement actuel de l’Allemagne en matière de politique européenne extérieure et de sécurité. Bien que les spécialistes discutent actuellement de la légitimité de la première frappe nucléaire20, il est indubitable que la réflexion de Fischer, exprimée sans réelle nécessité actuelle, ne contribue pas aux intérêts allemands au sein de l’Alliance.

Il est possible que le chancelier fédéral allemand n’ait pas eu conscience de cette charge explosive pour la discussion interne de l’OTAN lors de la signature de l’accord de coalition. L’isolement du gouvernement fédéral allemand suite à cette initiative de Fischer réprouvée au sein de l’Alliance ressort également de la réaction du Secrétaire américain à la Défense, William Cohen, à l’occasion de la visite à Washington du ministre de la Défense, Rudolf Scharping, lui-même surpris par l’initiative de Fischer21: «Nous avons débattu de la politique nucléaire et j’ai dit clairement que les Etats-Unis s’opposaient à tout changement de cette politique, car nous sommes convaincus que la doctrine nucléaire qui prévaut actuellement contribue au maintien de la paix et qu’elle renforce la dissuasion»22. La position de Fischer pourrait aussi s’expliquer par le fait que, pour des raisons tactiques internes, il a besoin d’un thème de politique extérieure qui montre à la base de son parti que la politique extérieure allemande qu’il mène n’incarne pas «la continuité» en tous points et qu’elle se différencie du gouvernement sortant au moins sur un point important. Il espère ainsi sûrement obtenir une plus grande marge de manœuvre au sein de son parti.

Une tendance au renforcement de l’Organisation de la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) s’amorce dès à présent dans la politique extérieure de l’Allemagne, ce qui devrait sans aucun doute ne pas rester sans influence sur la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) de l’Union européenne et sur la tentative de faire de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) le pilier de la politique de sécurité de l’UE dans la pratique. En effet, il existe souvent une concurrence – généralement inexprimée- entre, d’une part, la nécessité d’approfondir la PESC de l’UE et, d’autre part, le renforcement de l’OSCE, dont il ne faudrait certes pas remettre l’utilité en question ici mais dont la capacité de résoudre les problèmes suscite souvent des espoirs irréalistes. Cette tendance se profile déjà également dans l’accord de coalition: «L’OSCE est la seule organisation paneuropéenne de sécurité. Cela la rend irremplaçable». Mais c’est surtout l’OTAN qui est irremplaçable: avec son conseil de coopération, l’OTAN représente elle aussi une structure paneuropéenne qui mobilise tout de même une troupe de 1500 hommes de l’«Extraction Force», stationnée en Macédoine sous commandement français, pour protéger les deux cents observateurs non armés de l’OSCE au Kosovo.

Dans un article qu’il a écrit pour le journal «Die Welt», le chef de file incontesté du SPD en matière de politique de sécurité, Egon Bahr, a montré qu’il était également possible de remettre en question le rôle des Etats-Unis au sein de l’Alliance: «L’Amérique, indispensable en tant que contrepoids à l’Union soviétique pour protéger la liberté européenne, n’est plus nécessaire pour assurer la protection militaire de l’Europe depuis la fin du Pacte de Varsovie; il s’agit là d’un dividende précieux de la paix après l’issue heureuse de la Guerre froide»23. Dans l’intérêt fondamental de la République fédérale d’Allemagne, il faut que les Etats-Unis continuent à se considérer comme une puissance quasiment européenne et qu’ils ne soient pas poussés dehors. Bahr, qui continue à jouir d’un grand prestige au sein du SPD, en tant que maître à penser, estime cependant aussi que: «Pour l’organisation de la sécurité européenne», la Russie reste «tout aussi indispensable que l’Amérique» – dans sa formulation, il place donc les Etats-Unis et la Russie sur un pied d’égalité, mais il rejette également un nouvel élargissement de l’Alliance de l’OTAN, pour en même temps «assigner» à l’OSCE «de nouvelles tâches et pour développer un système de prévention opportune des crises».

Tertio, il s’avère que le nouveau gouvernement fédéral juge l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est avec beaucoup plus de réserve: «Le processus de négociation avec les cinq candidats à l’adhésion est tellement complexe, tant d’un point de vue économique que sur le plan juridique, qu’il serait imprudent de dire aujourd’hui quand il sera terminé»24. Selon Schröder, on susciterait ainsi des attentes «auxquelles on ne pourra jamais répondre». Dans les pays candidats à l’adhésion, notamment en Pologne, on critique ouvertement le manque d’engagement du nouveau gouvernement allemand en faveur de l’élargissement. Jusqu’à présent, une méthode de la politique européenne consistait à exercer une pression appropriée sur les diverses négociations en établissant des échéances. Ceci a particulièrement réussi avec la désignation de «1992» dans le cadre de l’achèvement du marché intérieur européen. La réserve du gouvernement fédéral se justifie peut-être aussi par le fait qu’il craint la libre circulation des travailleurs qui naîtrait d’une pleine intégration due à l’élargissement rapide à la frontière orientale de l’UE.

Quarto, le nouvel article 3 i) introduit dans le traité d’Amsterdam, pour «la promotion d’une coordination entre les politiques de l’emploi des Etats membres en vue de renforcer leur efficacité par l’élaboration d’une stratégie coordonnée pour l’emploi» – compromis qui à l’époque avait amené le gouvernement français fraîchement élu, et dirigé par Jospin, à approuver l’union monétaire et les critères de stabilité –, est généralement une porte ouverte vers une politique européenne de l’emploi. La Commission européenne salue aussi, dans son «Rapport commun sur l’emploi – 1998»25, la revendication du nouveau gouvernement fédéral allemand visant à adopter des objectifs contraignants et vérifiables dans les orientations de la politique de l’emploi pour résorber le chômage de longue durée. Bien que des compromis soient inévitables dans la politique européenne, celui-ci est cependant difficilement acceptable: selon les termes précédents du traité CE, le credo économique de l’UE était une organisation économique libérale, étant donné que les différents Etats nationaux n’ont pas été mis sous tutelle via des programmes sociaux et pour l’emploi. Pour l’essentiel, chaque Etat membre avait la responsabilité dans ces matières – pour toutes les dimensions qui n’étaient pas indéniablement paneuropéennes. Selon le principe de subsidiarité, dont il est de moins en moins question depuis le changement de majorité en Allemagne, une politique de l’emploi à l’échelle de l’UE n’est pas judicieuse non plus. Il n’y a certainement rien à objecter à ce que la Commission surveille la politique d’emploi des différents Etats membres. En revanche, de nouvelles harmonisations juridiques, ainsi que l’abolition de quelques barrières fiscales qui font obstacle au marché intérieur européen, ont nettement plus de sens qu’une politique de l’emploi à l’échelle de l’UE. A cela s’ajoutent encore des réserves fondamentales formulées à l’égard d’une politique européenne de l’emploi. Sous Mitterand, en 1981/1982, la France a échoué dans sa tentative keynésienne de mener une politique économique classique orientée vers la demande. Il en est resté un énorme endettement.

Au vu de toutes les expériences européennes, une politique européenne commune de l’emploi coûterait non seulement beaucoup d’argent, mais contraindrait aussi les Etats particulièrement industrialisés à des dépenses considérables. A l’heure actuelle, un programme d’emploi paneuropéen à grande échelle, portant sur des milliards, semble certes peu réaliste, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires, mais, avec la forte influence actuelle de la gauche, qui incarne traditionnellement une influence majeure de l’Etat sur la politique économique, il s’agit de parer à toute velléité!

Le rôle de la Commission européenne, en tant que gardienne des traités, est particulièrement important à cet égard. Il est déjà impressionnant de voir comment le commissaire belge Karel van Miert, qui est issu du mouvement socialiste, a réclamé l’application scrupuleuse des principes libéraux du droit européen de la concurrence dans tous les Etats membres et comment il est en outre parvenu à les faire appliquer dans de nombreux cas; de la sorte, il ne s’est pas fait que des seulement fait de nouveaux amis dans l’ensemble de l’éventail politique – donc bien au-delà du camp social-démocrate et socialiste. Il ne s’est pas non plus laissé impressionner par les manœuvres d’intimidation, dont certaines venaient d’Allemagne, et il mérite de la reconnaissance pour cela. Ce n’est que lorsque les commissaires orienteront réellement leurs décisions en fonction du droit européen qu’ils entreront finalement dans le livre d’histoire de l’UE.

Quinto, on peut donc se demander, d’une manière générale, s’il faudrait faire sauter le consensus observé jusqu’ici en ce qui concerne les conditions-cadres du marché intérieur achevé avec succès et de l’union économique et monétaire. Immédiatement après le changement de majorité, le nouveau gouvernement fédéral allemand, précisément, a donné le ton d’une manière qui a finalement remis en question l’autonomie de la Banque centrale européenne (BCE), si difficilement obtenue. Pour rappel, le traité de Maastricht a permis d’encore mieux assurer l’autonomie de la BCE au niveau institutionnel que celle de la Deutsche Bundesbank– parce que ce traité a été conclu en vertu du droit public international, le droit primaire européen. A la suite de quoi, une série d’Etats membres ont été contraints, à leur corps défendant, d’accorder un même degré d’autonomie à leur propre banque nationale, même en France, où l’Etat est traditionnellement interventionniste.

Lors de la conférence des délégués européens du SPD, le 8 décembre 1998, le ministre des Finances, Oskar Lafontaine, a demandé une «orientation globale», ce qu’on pourrait cependant aussi qualifier de «retour de l’économie politique». Selon lui, il serait nécessaire de chercher «un élan au niveau européen, pour établir une corrélation entre la politique monétaire, la politique des salaires et la politique fiscale, et pour les coordonner de telle sorte qu’il en résulte un accroissement de la demande globale et qu’on revienne à plus d’emploi»26. Il cite ainsi, d’un seul trait, la politique monétaire, la politique des salaires et la politique fiscale, alors que la politique monétaire relève de la responsabilité de la Banque centrale européenne autonome27. Cette intervention du ministre Lafontaine sur une fixation des taux de change par zones cibles et sur l’indépendance de la Deutsche Bundesbank – bien qu’il ait aussi pu vouloir parler de la BCE - a provoqué la stupeur, notamment aux Pays-Bas, un pays gouverné par une majorité sociale-démocrate/libérale. Dans ce pays, on s’est surtout montré inquiet du fait que l’attitude du nouveau gouvernement fédéral allemand pourrait entraîner un affaiblissement de l’euro. On y interprète un déficit budgétaire allemand accru et une croissance de la dette publique allemande comme de nouvelles menaces majeures sur un euro fort. Dans ce contexte, une lettre du commissaire italien Monti à ses collègues commissaires, indiquant qu’il fallait distinguer les dépenses d’investissement et les dépenses de consommation – une évidence pour les responsables des budgets – en a également inquiété plus d’un. Une telle discussion, qui se justifierait certainement lors de séminaires universitaires, remet effectivement en question le consensus sur le Pacte de stabilité, obtenu à l’arraché. Les alliances européennes de gauche vont comprendre cette lettre comme une invitation à interpréter généreusement la limite des trois pour cent en matière de déficit annuel, d’autant plus que nous traversons une période de récession. La mise sous pression de la Deutsche Bundesbank, et par là de la BCE, pourrait en fait viser à ce que la promotion de l’emploi se voit au moins traitée sur le même pied que la stabilité monétaire. Quoi qu’il en soit, cela devrait correspondre à l’optique de Lafontaine et de son homologue français, Dominique Strauss-Kahn, selon lesquels tant la coordination de la politique économique et financière du groupe des 11 participants à l’euro que le chapitre sur l’emploi du traité d’Amsterdam sont les leviers décisifs en vue de mettre en oeuvre une stratégie coordonnée pour l’UE. L’objectif imposé à la BCE en matière d’emploi serait contraire au Traité. «Il ne faudra pas attendre longtemps avant de voir Bonn, Paris et Rome annoncer sans hésiter les dépenses publiques les plus exorbitantes comme étant des investissements pour l’avenir. Les temps où l’on se proposait d’interpréter strictement le Pacte de stabilité sont-ils déjà révolus?» (Peter Hort)28 

 

L’Europe devient-elle «socialiste»?
Quelles contre-stratégies les partis du centre,
notamment les chrétiens-démocrates, ont-ils en Europe ?

Pour anticiper, l’Europe ne devient pas «socialiste» – du moins au sens classique de l’étatisation des moyens de production. Pourquoi?

Primo, à en croire toutes les connaissances de la sociologie électorale, le fait décisif pour le changement de majorité en Allemagne – et auparavant dans d’autres Etats aussi –, ne devrait pas être que les électeurs ont, en quelque sorte, voulu un socialisme mis à jour. Généralement, les motifs ont effectivement été bien plus prosaïques: ils voulaient de nouvelles têtes, un vent nouveau, et ils ont ainsi espéré faire sauter des structures sclérosées et venir à bout de l’incapacité de prendre certaines décisions – ce qui réduisait à néant la stratégie de la CDU/CSU consistant à critiquer le «blocus anti-réforme» du Bundesrat dominé par le SPD. D’une manière générale, la constatation suivante du journal «Die Zeit» est certainement exacte: «Ce n’est pas la social-démocratie qui l’emporte actuellement en Europe, mais l’opposition. Ce n’est pas une vision qui fait son chemin, mais une protestation: parfois, elle s’oriente – comme en France tout récemment et peut-être comme lors des prochaines élections en Suède – contre les programmes d’épargne qu’impose moins l’euro que la mondialisation; parfois, comme en Espagne et en Angleterre, la mauvaise humeur balaie du pouvoir des gouvernements en place depuis longtemps, qui sont aux abois et qui sont secoués par des affaires. L’Europe, qui semblait hier encore être de droite et qui semble aujourd’hui être de gauche, peut à nouveau se retourner vers la droite demain»29. A cet égard, les sociaux-démocrates/socialistes ont certainement compris, eux aussi, comment répondre au besoin de sécurité de nombreuses personnes en cette période de chômage et de mondialisation. Mais eux aussi seront un jour jugés sur la réalité de leur propre politique – et, dans les démocraties, rien n’est plus continu que le changement à l’heure actuelle.

Secundo, les orientations d’une économie sociale de marché sont désormais ancrées dans de nombreux partis qui continuent à s’appeler socialistes. Dans de larges pans des partis socialistes et sociaux-démocrates, on a ainsi assisté à un éloignement par rapport aux modèles d’étatisation. De même, la plupart des partis européens de gauche préconisent nettement plus la nécessité de réglementer l’économie que les partisans chrétiens-démocrates de l’économie sociale de marché.

Tertio, pour Tony Blair, des concepts comme la «mondialisation» sont plutôt une raison de considérer la modernisation nécessaire de sa propre société comme un défi30. Il promet donc une «troisième voie», entre le laisser-faire et le dirigisme étatique31. Le «blairisme» – que de nombreux observateurs interprètent comme un thatcherisme souriant – est à des lieues de la pensée étatique d’un Jospin ou d’un Lafontaine. Seule l’entrave du traité de Maastricht a probablement empêché Jospin de renforcer le pouvoir d’achat des masses par une politique fiscale étendue dans la lignée du keynésianisme. Quant aux trois Etats du Benelux, ils sont actuellement dirigés par des coalitions de centre-gauche qui ne se différencient cependant pas beaucoup les unes des autres en matière de politique économique. Wim Kok, du parti travailliste néerlandais, a ainsi montré comment on pouvait permettre aux entreprises et aux syndicats d’avoir une stratégie commune sur le marché de l’emploi sans pour autant renoncer à l’identité sociale-démocrate. De leur côté, les partis scandinaves sont parvenus à mettre en œuvre avec succès des programmes d’épargne et d’assainissement dans leurs pays respectifs. En d’autres termes, on a beau évoquer l’internationalisme social-démocrate et une solidarité socialiste, les expériences et traditions nationales restent très différentes. A cela s’ajoute la crainte d’une trop forte dominance de l’Allemagne. En outre, comme tous les partenaires européens reconnaissent que la création de conditions générales plus «favorables» dans leur propre pays encourage les entreprises étrangères à investir, une uniformisation rapide de la politique fiscale communautaire, par exemple, semble plutôt improbable. Quelles que soient toutes les convictions exprimées dans les Internationales socialistes, dont les politologues eux- mêmes exagèrent généralement l’importance, l’action politique concrète des différents chefs de gouvernement continue néanmoins à dépendre fortement des intérêts nationaux, qui leur sont propres, comme on peut le voir dans la discussion actuelle sur «l’Agenda 2000» – notamment en ce qui concerne les données budgétaires, la politique agricole et les questions de l’élargissement – et dans d’autres thèmes fondamentaux, comme la politique fiscale. «Die Zeit» constate d’ailleurs aussi que «la sociale-démocratie européenne est une chimère»32.

Quarto, la mondialisation «pénaliserait» immédiatement tout cloisonnement du marché et tout effort visant à remettre en question la compétitivité des différentes branches de l’industrie par de nouvelles subventions étatiques: l’UE serait ainsi dans l’ensemble moins compétitive dans l’ensemble et retomberait derrière les Etats-Unis sur le plan économique, et même derrière une Asie, dont l’économie se relèverait. Les Etats-Unis craignent d’ailleurs déjà que les principes qui sous-tendent les recettes européennes et américaines pour faire face au chômage et à la mondialisation ne diffèrent tellement que l’on constate des rejets entre les deux grands blocs économiques et que les Européens risquent de recourir au protectionnisme pour préserver l’emploi chez eux33.

La fin du consensus qui règne actuellement au sein de l’UE en matière de politique économique aurait toutefois pour effet de plutôt entraver les investissements dans la Communauté des Quinze et il en résulterait inévitablement un «exode» des capitaux. Même si la tendance sociale-démocrate actuelle se maintenait dans les différents Etats membres, nous n’arriverions cependant pas à une «Europe socialiste», compte tenu des raisons évoquées plus haut.

Néanmoins, l’intégration européenne en cours est nettement influencée par deux autres sources:

Premièrement, dans la question de savoir ce qu’on entend par «finalité» de l’intégration européenne, le consensus qui existait notamment encore avant l’unification allemande a disparu. Et cette discussion ne se limite aucunement à l’Allemagne, même si elle a ici une signification particulière, comme si la médaille européenne unique avait deux côtés: directement après la seconde guerre mondiale et à l’époque du conflit Est-Ouest, l’intégration représentait à la fois la sécurité pour l’Allemagne (de l’Ouest) – l’intégration définitive à «l’Ouest» étant destinée à empêcher que l’impérialisme soviétique continue à s’étendre à l’ensemble de l’Allemagne et finalement à l’ensemble de l’Europe de l’Ouest – et la sécurité pour l’Allemagne: les partenaires de l’Ouest voulaient ainsi au moins intégrer une partie de l’Allemagne de manière immuable, afin qu’il lui soit, une bonne fois pour toutes, impossible de faire cavalier seul. S’il y avait encore un consensus relativement large sur les objectifs du projet d’intégration – à savoir une Europe empreinte de la doctrine sociale catholique et économiquement prospère, victoire sur le nationalisme contraire à la paix, via l’objectif général d’une sorte d’«Etats-Unis d’Europe» – entre les six Etats fondateurs – et il importe surtout de rappeler ici les chrétiens-démocrates Adenauer, De Gasperi et Schumann –, les nouvelles adhésions à la Communauté ont modifié cette réflexion sur les finalités du projet. Jusqu’à l’unification allemande, les intérêts nationaux allemands étaient également plus ou moins identiques à ceux de l’intégration européenne34 . Ce n’est effectivement que dans le contexte européen, plus précisément dans le cadre de l’intégration européenne, qu’il a été possible de venir à bout de la division de l’Allemagne, après de nombreux efforts de persuasion.

Depuis l’unification allemande, l’identification des intérêts «nationaux» «propres» à l’Allemagne dans cette association d’Etats joue soudain un rôle nettement plus important dans le débat européen en Allemagne. Et l’objectif des «Etats-Unis d’Europe», jadis sans cesse critiqué, notamment par le citoyen européen d’honneur Kohl au début de son mandat, a cédé le pas à l’idée que la Communauté européenne est quelque chose de nouveau, une création sui generis. La discussion sur l’intégration européenne a, de manière générale, été de moins en moins interprétée comme un renouveau européen garant de la paix, en Allemagne également –on a observé un scepticisme croissant vis-à-vis du «monstre de Bruxelles», même dans les milieux intellectuels, au fur et à mesure que ce processus d’intégration devenait un modèle de succès. Et le choix des mots du nouveau chancelier fédéral allemand rend ce scepticisme de plus en plus populaire en Allemagne, lorsqu’il dit que l’argent est «gaspillé» en Europe35.

Deuxièmement, depuis la fin de l’ère Mitterand et Kohl, les derniers responsables politiques d’Europe dont les paramètres politiques provenaient d’une expérience directe de la guerre ne sont plus au pouvoir – à l’exception du Président français, Jacques Chirac, qui vit en cohabitation. Dans la plupart des Etats membres, nous avons désormais des chefs de gouvernement et des responsables politiques dont les valeurs politiques empiriques proviennent d’une période d’après-guerre, pacifique en Europe, malgré le conflit Est-Ouest. La politique européenne est donc de moins en moins considérée comme une mission créatrice et elle est de plus en plus identifiée à une politique d’intérêts36 ; elle n’est pas portée par des visions positives mais avec un pragmatisme composé d’une part de simples déclarations d’intention et d’autre part de scepticisme. Au Bundestag allemand, Wolfgang Schäuble critique le manque de politique européenne axée sur des principes37. Généralement, le choix des mots montre également à quel point le nouveau chef du gouvernement allemand interprète la politique européenne sans joie et en restant sur la défensive38, tandis que le ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer, tient un discours bien plus en phase avec les fondements idéologiques de l’intégration européenne. Aujourd’hui, le – beau – symbole de deux hommes d’Etat – Mitterand et Kohl – se tenant la main au-dessus des tombes des victimes de la guerre et représentant personnellement la génération de la guerre ne toucherait plus le public de la même manière, parce que la majorité de la population de l’UE n’a plus l’expérience personnelle de la guerre et de la détresse.

Pour l’Allemagne, le consensus politique qui unit actuellement les partis en matière de politique européenne risque réellement de tourner à la confrontation – et ce pas uniquement à cause des élections européennes de juin 1999. Moins le nouveau gouvernement cherchera de consensus en matière de politique européenne, plus cette dernière sera assimilée à une «politique européenne socialiste», ce qui renforce d’autant plus le risque d’une confrontation, qui transparait d’ailleurs déjà dans les réflexions émises au sein de la CSU bavaroise. Les efforts des sociaux-démocrates allemands visant à davantage se servir de la politique européenne à des fins de politique partisane pourraient aboutir à ce que la CDU – qui était jusqu’ici le parti allemand traditionnellement pro-européen – fasse preuve de plus de réserve en matière de politique européenne. Néanmoins, toutes les déclarations de Wolfgang Schäuble montrent clairement que la CDU ne s’écartera pas de la voie qu’elle a suivie jusqu’ici en matière de politique européenne.

La décision fatale de la coalition – et ce, pour la première fois en politique allemande – d’attribuer les deux postes de commissaires réservés à l’Allemagne à des membres des deux partis de la majorité, dans le cadre de l’accord de coalition, exclut donc l’opposition actuelle des responsabilités institutionnelles européennes. Dans de grands Etats membres comme la France, le Royaume-Uni et l’Espagne, qui envoient deux commissaires, il est actuellement d’usage d’associer le principal parti de l’opposition à la politique européenne. La décision de la coalition revêt donc aussi une certaine importance sur le plan des principes. On peut effectivement se demander dans quelle mesure cela l’intéresse vraiment de dégager un consensus aussi large que possible en matière de politique européenne.

Bien qu’il vienne d’approuver la nomination d’Helmut Kohl comme citoyen européen d’honneur, il semblerait que le nouveau chancelier fédéral allemand s’écarte davantage de la continuité en matière de politique européenne que ce que les déclarations générales laissent entendre. A l’occasion, il devrait lire un discours qu’un de ses camarades de parti, Gerd Walter, ministre au Schleswig-Holstein, a encore prononcé à Bruxelles quelques mois avant le changement de majorité en Allemagne. Celui-ci avait alors déjà exprimé ses doutes face à l’Allemagne européenne, critiqué l’élite intellectuelle de la République allemande et formulé précisément ce qui suit: «Le cheval de trait allemand boite – précisément maintenant, alors que la charrette européenne doit traverser des terrains difficiles: l’Union s’apprête à aborder les plus grands changements de son histoire»39. La mentalité européenne est de mise, même pour le nouveau chef de gouvernement allemand.

 

1 «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 4 mai 1977.

2 Ralf Dahrendorf, «Die Chancen der Krise. Über die Zukunft des Liberalismus», Stuttgart 1983, p. 17.

3 Dans l’ouvrage de Dahrendorf, qui rend explicitement hommage au «siècle social-démocrate», une de ses thèses capitales stipule que: «Dans le meilleur des cas, ce siècle a été social et démocrate. A sa fin, nous sommes (pratiquement) tous devenus sociaux-démocrates». (Ibid., p. 16). Aujourd’hui, Dahrendorf déclare qu’on a souvent compris à tort que sa thèse de la «fin de l’ère sociale-démocrate» impliquait que les partis sociaux-démocrates ne pouvaient pas remporter d’élections: «Ce n’était pas ce que je voulais dire. La thèse allait au contraire plus en profondeur: la politique sociale-démocrate s’est usée. Lorsque des partis sociaux-démocrates remportent des élections, ils mènent une autre politique que celle avec laquelle ils s’étaient présentés.» (Ralf Dahrendorf, «Die neue Parteienlandschaft», in : «Die Zeit», le 25 juin 1998)

4 Peter Glotz, «Mit uns zieht die alte Zeit», in : «Die Woche», le 30 août 1996.

5 Communiqué de presse du PSE, «Les ministres des finances du PSE vous informent/Les réformes èconomiques dans le cadre de l’Union èconomique et monétaire – la nouvelle voie de l’Europe», le 19 novembre 1998.

6 Heribert Prantl, «Der Zauber des Anfangs», «Süddeutsche Zeitung», le 28 octobre 1998.

7 Le «Neue Zürcher Zeitung» du 3 octobre 1998 a même déclaré à cet égard: «Un certain nombre d’éléments plaident en faveur de la thèse selon laquelle le changement actuel de majorité en Allemagne ne serait jamais intervenu si Kohl avait tenu sa promesse d’il y a quatre ans et s’il avait cédé en temps voulu son mandat de chancelier à son successeur désigné, Wolfang Schäuble».

8 Pour plus de détails à cet égard, voir: Gerd Langguth, «Suche nach Sicherheiten – Ein Psychogramm der Deutschen», Stuttgart 1975.

9 C’est ce que confirme aussi le CAPITAL-Elite-Panel de l’Institut für Demoskopie Allensbach. Sur environ six cent cadres interrogés, soixante-deux pour cent ont invoqué comme motif principal que «c’était un vote anti-Kohl, une lassitude à l’égard de Kohl» (61 pour cent des partisans de la CDU), 30 autres pour cent ont estimé que «la CDU était usée, sclérosée» (26 pour cent des partisans de la CDU partageaient cet avis), vingt pour cent ont invoqué comme motif principal «une mauvaise présentation, une mauvaise campagne électorale» (25 pour cent des partisans de la CDU partageaient cet avis) et seuls sept pour cent ont invoqué comme motif principal la stagnation de la réforme au niveau politique, à cause du blocage du SPD (au Bundesrat) (7 pour cent des partisans de la CDU partageaient cet avis) (IfD-Umfrage 4201, novembre 1998).

10 Voir également : Matthias Jung/Dieter Roth, «Wer zu spät geht, den bestraft der Wähler», in: «Aus Politik und Zeitgeschichte», B52/98, 18 décembre 1998, p. 3 et suiv.; aussi: Oscar W. Gabriel/Frank Brettschneider, «Die Bundestagswahl 1998: Ein Plebizit gegen Kanzler Kohl?», ibid. p. 20 et suiv.

11 Anthony Giddens, «Jenseits von Links und Rechts. Die Zukunft radikaler Demokratie», Frankfurt am Main 1997, p. 9.

12 Concernant les tendances antidémocratiques de ce parti, voir: Gerd Langguth, «Ob friedlich oder militant – wichtig bleibt der Widerstand» – Die PDS sucht enge Verbindung zu den verschiedenen Spielarten des Linksextremismus, in: «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 14 septembre 1995.

13 Pour plus de détails à ce sujet, voir: Gerd Langguth, «Der grüne Faktor. Von der Bewegung zur Partei?» Osnabrück-Zürich 1984.

14 «Neue Zürcher Zeitung», le 27 octobre 1998.

15 Karl-Rudolf Korte, «Unbefangen und gelassen. Über die außenpolitische Normalität der Berliner Republik», in: Internationale Politik, décembre 1998, n° 12, p. 5.

16 «Neue Zürcher Zeitung», le 27 novembre 1998.

17 Voir à ce sujet l’interview du ministre-président bavarois Edmund Stoiber, «Schröder wird scheitern», in: «Die Zeit», le 3 décembre 1998.

18 Gerhard Schröder lors de la conférence des délégués européens du SPD, le 8 décembre 1998.

19 «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 27 novembre 1998.

20 Le Professeur Czempiel, de la Hessische Stiftung für Friedens- und Konfliktforschung (Fondation hessoise pour la recherche sur la paix et les conflits), a soutenu le principe de l’initiative de Fischer, mais pas la question du moment et de la manière («La menace d’une attaque préventive n’a cependant plus sa raison d’être. La supériorité conventionnelle de l’OTAN est aujourd’hui si grande qu’elle pourrait non seulement affronter l’armée russe à la dérive – si ce cas improbable se présente jamais - mais également tous les défis imaginables». «Die Welt», le 27 novembre 1998), de même que Karl Kaiser («Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 3 décembre 1998); en revanche, le général Klaus Naumann a déclaré ce qui suit au «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 10 décembre 1998 : «D’un point de vue militaire, il faut un large éventail flexible d’armes pour pouvoir maintenir la paix avec une sécurité relativement grande et pour pouvoir éviter la guerre; cet éventail doit être à même de dissuader de recourir à la violence grâce à une grande crédibilité. Les armes nucléaires sont à cet égard l’ultima ratio du potentiel dissuasif de l’OTAN, qui ne dispose elle-même ni d’armes biologiques ni d’armes chimiques opérationnelles… La simple existence de l’option nucléaire de l’OTAN ne produit néanmoins un certain degré dissuasif accompagné d’incertitude quant à la réaction de l’Alliance, que si son utilisation n’est pas exclue dès le départ».

21 Scharping a quant à lui déclaré que l’intervention de Fischer s’était faite à son insu. Il a également fait valoir que ces réflexions restaient notamment sans suite du fait que les autres puissances nucléaires – à l’exception de l’Amérique, de l’Angleterre et de la France – pouvaient rejeter cette exigence. («Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 25 novembre 1998)

22 «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 26 novembre 1998.

23 «Die Welt», le 12 novembre 1998.

24 Allocution de Gerhard Schröder lors de la conférence des délégués européens du SPD, le 8 décembre 1998 à Sarrebrück.

25 Commission européenne, Rapport commun sur l’emploi, 1998.

26 Oskar Lafontaine, allocution lors de la conférence des délégués européens du SPD, le 8 décembre 1998 à Sarrebruck.

27 Quelque temps après, Lafontaine a déclaré: «Personne ne remet en question l’indépendance des banques centrales; mais, lorsque nous disons cela, cela ne signifie quand même pas que l’on ne peut pas discuter du rôle de la politique monétaire dans une démocratie éclairée. Où irions-nous donc si l’indépendance signifie qu’on ne peut même plus parler de quoi que ce soit?»

28 «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 30 octobre 1998.

29 Jochen Buchsteiner, «Tony und sein dritter Weg», in: «Die Zeit», le 13 juin 1997 (pour la Suède, la supposition de Buchsteiner ne s’est pas vérifiée).

30 Pour une analyse de la politique de Blair, voir: Wolfgang Merkel, «Die Endzeit-Propheten haben sich getäuscht», in: «Frankfurter Allgemeine Zeitung», le 9 décembre 1998.

31 Tony Blair, «Der dritte Weg – für eine neue Sozialdemokratie», in «Die Welt», le 22 septembre 1998.

32 Buchsteiner, cf. supra.

33 Jacob Heilbrunn, «Europa wird Amerika nicht folgen», in: «Die Zeit», le 5 novembre 1998.

34 Pour plus de détails à ce sujet, voir: Gerd Langguth, «Die deutsche Frage und die Europäische Gemeinschaft» in: Karl Dietrich Bracher/Manfred Funke/Hans-Peter Schwarz (éditeurs), «Deutschland zwischen Krieg und Frieden», Bonn 1990, pp. 246-274.

35 Gerhard Schröder lors de la conférence des délégués européens du SPD, le 8 décembre 1998 à Sarrebrück.

36 Gerhard Schröder lors de la conférence des délégués européens du SPD à Sarrebrück:
«La représentation des intérêts nationaux allemands, compris correctement, n’est pas
en contradiction avec l’Europe, bien au contraire. Comme les autres le font aussi, nous avons également le droit de le faire». (NdT: Depuis la période du nazisme – «national-socialisme» –, «national» conserve une connotation négative pour les Allemands, qui ont donc toujours tendance à éviter ce terme. Gerhard Schröder tente ici de réhabiliter ce terme)

37 Lors du débat sur la politique européenne qui s’est tenu au Bundestag allemand le 10 décembre 1998, en préparation au Conseil européen de Vienne des 11 et 12 décembre 1998, le leader de l’opposition, Wolfgang Schäuble, a jugé «regrettable» que le chancelier fédéral Schröder ait seulement décrit le début de l’union monétaire européenne comme un «processus de changement» au début de sa déclaration gouvernementale: «Je trouve qu’elle représente un grand succès historique pour les citoyens de l’Europe. L’unification européenne – nous sommes d’accord là-dessus – est le projet le plus important de la seconde moitié de ce siècle. A l’instar du partenariat atlantique – ainsi qu’en regard de ce dont nous avons discuté à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme –, elle a permis de garantir la paix, la liberté, les droits de l’homme, la justice, la stabilité, la prospérité et la sécurité sociale pour cette partie de l’Europe et pour notre patrie allemande, et ce à un degré que personne n’aurait considéré possible il y a 50 ans». (Stenographischer Bericht, Deutscher Bundestag, 14. Sitzung, 10/12/98, Plenarprotokoll 14/14, p. 824).

38 Comme référence, nous pouvons citer des déclarations comme celle qui suit: abordant la question de la contribution financière de l’Allemagne à l’UE, lors de la conférence des délégués européens du SPD, le 8 décembre 1998 à Sarrebrück, Gerhard Schröder a déclaréw: «Et, à cet égard, il faut dire très clairement, et je le dis en toute amitié: les Allemands paient plus de la moitié des contributions qui sont gaspillées en Europe».

39 Gerd Walter, «Die Zweifel am europäischen Deutschland wachsen», in: «Frankfurter Rundschau», le 14 juillet 1998.